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01/12/2006

Pauvreté en milieu rural - Conclusion

On pourrait penser qu'à la campagne la pauvreté est plus supportable qu'en ville. A l'anonymat des agglomérations, s'opposeraient l'espace où marcher, le jardin à faire, les voisins pour parler. Laissons de côté ces images d'un autre temps.
La misère n'est pas plus supportable en rural qu'en cité. Seulement, elle prend un autre visage.
Les plus démunis ne font plus de jardin : où ils n'en ont pas, ou ils ne savent pas le faire. Certains n'ont pas appris à cuisiner ; loin de mitonner les légumes de leur récolte, ils vivent de surgelés qui les ruinent. Ils ne se promènent pas dans les forêts ni sur des sentiers ombragés ; ils usent jusqu'au bout des mobylettes antiques ou des voitures expirantes. Les réfrigérateurs sont vides, mais les armoires à pharmacie remplies. Certains ne parlent à personne, et il arrive que nul ne connaisse les nouveaux arrivants venus de la ville vivre leur RMI dans un logement anonyme ou une bâtisse isolée... La réalité actuelle est moins poétique et remplie d'une horrible banalité.

Les services sociaux prennent surtout en charge les jeunes et les personnes âgées : avant 25 ans et après 65 ans. Entre ces extrémités, une population nouvelle s'est installée dans l'espace rural, soit parce qu'elle tombe peu à peu dans la précarité soit parce qu'elle s'y réfugie, parce que la vie y est réputée moins chère. En campagne, la pauvreté est émiettée et cachée. Le maire, l'assistante sociale, le Bureau communal d'aide sociale en savent l'existence et font de leur mieux pour entrer en contact avec elle. Seulement cette aide suppose un contact préalable pour être offerte.

Dans le langage habituel aux services sociaux, la précarité est distinguée de la pauvreté. La pauvreté définit une situation. Une personne peut arriver à s'organiser dans la pauvreté. La précarité évoque une fragilité, une instabilité. Une personne ne peut plus s'y organiser. Elle se sent entraînée dans une spirale de misère qu'elle ne contrôle plus. La précarité représente ainsi une pauvreté qui évolue et s'intensifie. Prend-elle une forme particulière en rural ? Oui, par l'augmentation du sentiment de distance, par un isolement croissant.

Or la première difficulté à laquelle on se heurte pour rencontrer la misère en rural, consiste précisément à établir ce contact. Bien sûr, il n'existe pas de " quartier difficile ", mais une dispersion extrême de la misère : au Bourg, dans des hameaux, dans une maison isolée... Et les intéressés se taisent et se terrent. Beaucoup ne font pas valoir leurs droits. L'espace agit comme un isolant. Mais un isolant " troué " - en rural, l'anonymat est parfois difficile à préserver. Dès que l'assistante sociale visite quelqu'un, les voisins s'en aperçoivent. Savoir que les autres sont au courant augmente la gêne ressentie.

Ensuite, comment estimer la pauvreté ? Tel vieillard se débrouille tant bien que mal, un autre se laisse couler. La pauvreté économique, malgré les aides, s'accroît au fil des distances, l'état sanitaire vacille.
Il semble bien que l'isolement soit un facteur important de la misère en milieu rural. A la fois au sens objectif : les distances, l'impossibilité de se déplacer ; et au sens subjectif : le manque de participation à la vie commune. La vie sociale a perdu sa cohésion ; la vie personnelle perd sa cohérence. L'absence d'échanges déshumanise.
Telle est la principale forme de la misère en rural : la personne ne sait plus à quel groupe de relations sociales elle pourrait appartenir. Ni attendue ni entendue, elle reste seule. La solitude constitue la pire pauvreté. Tout est loin, seule la misère est proche.

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